Valeur sacrée de l'eau

L'eau, c'est la vie. 

Cette phrase a été répétée à maintes reprises lors des séances des détenteurs de savoirs du LCIPP à la COP28 par des représentants autochtones de sept régions du monde. Ali, du nord du Kenya, a évoqué l'eau comme une ressource sacrée et essentielle au système de croyances de sa tribu. Dans la région du Pacifique, les intervenants ont tous souligné que l'eau transcende la simple dépendance matérielle pour leurs groupes respectifs : elle représente non seulement leur lien ancestral, mais elle immortalise aussi leurs histoires. Quant aux régions nordiques, des Inuits du Canada et du Groenland aux Samis de Norvège, ils ont parlé de l'eau comme d'une force vitale qui soutient tous les êtres, nous unissant tous, faisant de nous des parents. 

Les peuples autochtones du monde entier se rassemblent après la cérémonie de l'eau lors de la COP28 à Dubaï, en décembre 2023.

Pourquoi les peuples autochtones du monde entier reconnaissent-ils la valeur sacrée de l'eau, bien au-delà de sa valeur monétaire héritée du colonialisme ? Parce que nous percevons le monde tel qu'il est : un être vivant, vibrant, grâce auquel nous existons tous. Bien avant l'avènement de la civilisation occidentale, nous savions que l'eau est un élément fondamental de notre survie et qu'elle doit être respectée, honorée et protégée. Monétiser l'eau et l'utiliser sans discernement a mis à rude épreuve les réserves mondiales d'eau douce. Le colonialisme et ses constructions capitalistes ont aujourd'hui menacé cette ressource précieuse, et le seul moyen d'enrayer les dégâts est d'écouter les peuples autochtones. 

Depuis des temps immémoriaux, les peuples autochtones dépendent de l'eau non seulement pour des usages pratiques comme le transport et l'alimentation, mais aussi pour leur bien-être spirituel à travers leurs cérémonies et leurs croyances. Cependant, depuis que les colonisateurs ont propagé les idéaux industriels, ces pratiques ont été perturbées, érodées, voire complètement anéanties. Les changements climatiques, une conséquence directe de la colonisation, ne font qu'accélérer ce processus, provoquant une montée en flèche des températures et l'épuisement des réserves d'eau douce. Non seulement l'accès des communautés autochtones aux ressources en eau est compromis, mais l'insécurité hydrique qui en découle a également frappé ceux-là mêmes qui sont censés préserver cette ressource vitale. 

L'insécurité hydrique viole les droits de la personne

Dans ma communauté, l'établissement métis d'East Prairie, dans le nord de l'Alberta, nous sommes confrontés à l'insécurité hydrique. L'eau potable n'est pas saine, alors on la fait souvent bouillir et on achète notre eau pour tous nos besoins. Enfant, on devait parfois faire bouillir la neige pour avoir de l'eau potable et pour cuisiner, parce qu'on n'avait pas les moyens d'acheter de l'eau embouteillée et la station d'épuration connaissait des problèmes. Très tôt, j'ai réalisé à quel point la situation pouvait devenir précaire sans accès à l'eau potable. Mais qu'en est-il des autres utilisations de l'eau, notamment pour la chasse et le transport ? 

Les Inuits vivent dans les régions septentrionales du globe et sont donc particulièrement vulnérables aux changements climatiques. Lisa, Jennifer et Ruth, originaires de la communauté inuite du Canada, ont toutes témoigné des changements environnementaux rapides qu'elles observent, signes précurseurs de bouleversements mondiaux. Ce qui se passe dans le Nord aura des répercussions sur le reste du monde. L'Arctique est essentiel à la stabilité climatique mondiale et agit comme un miroir, reflétant les changements planétaires à venir. Les Inuits ont constaté des changements dans les régimes hydrologiques et les voies de migration animale. Les animaux suivent l'eau ; qu'arrivera-t-il lorsque les réserves d'eau douce manqueront ? De plus, les communautés rurales du Nord, qui dépendent des routes de glace en hiver pour l'approvisionnement en eau et en nourriture, subissent désormais des périodes de plus en plus courtes où les camions peuvent circuler en toute sécurité. 

Si les informations sur les changements en Arctique ne suffisent pas à vous inquiéter, prenons l'exemple d'une tragédie récente qui a frappé Hawaï l'été dernier et son lien avec la perturbation des cours d'eau. Le 8 août 2023, sur l'île de Maui, un feu de broussailles s'est rapidement propagé et a dévasté la ville voisine de Lahaina, faisant 101 victimes. Les résidents se sont retrouvés pris au piège, la situation étant aggravée par des vents violents, des poteaux électriques abattus et une sécheresse persistante. Un autre facteur a aussi contribué à la gravité de l'incendie : la nappe phréatique. Depuis des générations, les Kānaka Maoli alertent sur les dangers liés à la déviation des cours d'eau et du système d'irrigation, conséquence de l'expansion des plantations et des infrastructures industrielles sur leurs îles. La privatisation des terres alimente également ce conflit autour de l'eau, et les Kānaka Maoli continuent de se battre pour leurs droits à l'eau, non seulement pour leur population, mais aussi pour leurs terres. 

Les droits des peuples autochtones sont la solution

Les catastrophes comme celle de Maui, où l'eau se raréfie et où nos systèmes d'approvisionnement en eau industrialisés s'effondrent en raison de la sécheresse, ne feront que se multiplier avec le réchauffement climatique. Alors, comment contrer cette menace ? En écoutant les peuples autochtones et en plaçant leurs droits, qui sont aussi des droits fonciers, au cœur des stratégies d'atténuation du changement climatique. Les peuples autochtones savent comment gérer la terre et comprennent intrinsèquement la réciprocité ; la relation de l'humanité avec la Terre Mère est déséquilibrée depuis trop longtemps. Cependant, cela ne signifie pas que les groupes autochtones ne s'emploient pas déjà à rétablir l'équilibre. 

Les projets menés par les peuples autochtones pour la défense des droits à l'eau existent depuis des décennies. À Guam, des efforts sont déployés pour dégager les dolines recouvertes par les infrastructures modernes afin d'accéder aux réserves d'eau douce et de les restaurer. Ils travaillent aussi à la construction d'usines de dessalement et au traitement des eaux polluées. En Amérique du Sud, les défenseurs des terres luttent activement contre la pollution du fleuve Amazone par l'industrie. Au Kenya, ils utilisent des techniques de collecte d'eau pour aider la population pendant les saisons sèches et humides, devenues imprévisibles en raison du changement climatique. Les groupes autochtones ne demandent pas l'autorisation de rétablir l'équilibre hydrique mondial ; ils sollicitent plutôt un soutien pour les projets et les défenseurs des terres qui œuvrent déjà à cette fin.  

Journée mondiale de l'eau

Aujourd'hui, le 22 mars, est la Journée mondiale de l'eau et, pour la célébrer comme il se doit, nous devons aussi rendre hommage à celles et ceux qui sont en première ligne pour la défense de l'eau et des terres. Nous voulons souligner les efforts des groupes autochtones du Canada qui luttent activement pour leurs droits à l'eau et contre la pollution accrue de l'eau due à l'industrie. 

Action concernant les résidus des sables bitumineux de l'Alberta à la COP28.

La résistance algonquine lutte sans relâche contre la nucléarisation des terres non cédées, où il est prévu de construire une installation d'élimination en surface à seulement 1,1 km de la rivière Kichi Sìbì (rivière des Outaouais), qui fournit de l'eau potable à plus d'un million d'habitants d'Ottawa. En Alberta, un conflit persiste entre les communautés autochtones locales et les mines de pétrole et de gaz voisines. Au printemps dernier, il a été révélé que le bassin de résidus d'Imperial Oil fuyait continuellement dans la réserve d'eau potable avoisinante depuis neuf mois, mettant en danger les communautés voisines de Fort Chippewyan et de la Première Nation crie de Mikisew. Pire encore, Imperial Oil était au courant de la fuite et a omis d'avertir les communautés. Et bien sûr, nous tenons à souligner le travail continu des défenseurs des terres Wet'suwet'en, qui sont à l'avant-garde de la lutte contre l'expansion de l'industrie pétrolière et gazière sur les terres autochtones et non cédées de ce qu'on appelle la Colombie-Britannique. Ils protègent vigoureusement leurs rivières propres et, par conséquent, les communautés qui dépendent de cette eau pour se nourrir et s'hydrater. 

Les peuples autochtones comprennent intuitivement qu'on ne peut survivre sans notre Terre Mère. L'exploitation continue de ses ressources et la pollution de l'eau sont inacceptables si on veut atténuer les changements climatiques. Sans nos défenseurs des terres, nos cours d’eau et nos terres auraient été empoisonnés et exploités de façon irréversible. La protection des terres est une solution climatique.


À propos de l'auteur

Britney Supernault (elle/iel), connue sous le nom de Nomade Crie , est Otipemisiwak Nehiyaw (Métisse Crie) de la communauté métisse d'East Prairie. Artiste, militante et écrivaine, Britney a consacré les quatre dernières années à l'écriture sur divers sujets, allant des voyages et de la productivité aux enjeux autochtones contemporains et aux changements climatiques. Elle se consacre à l'écriture à temps plein et partage aussi son quotidien d'écrivaine sur les médias sociaux. Britney travaille actuellement sur son premier roman, qui sera bientôt disponible, ainsi que sur une série de romans graphiques autochtones. 

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